Les datacenters et l’eau : nous regardons au mauvais endroit
Les datacenters ont mauvaise réputation sur la question de l’eau : des infrastructures voraces, qui puisent dans des ressources déjà sous tension pour refroidir leurs serveurs. Cette représentation est largement répandue. Elle est aussi, pour l’essentiel, fausse.
Les datacenters consomment-ils trop d’eau ? La question paraît simple. Elle ne l’est pas. Et c’est précisément ce que les analyses de cycle de vie (ACV) menées sur des infrastructures européennes commencent à révéler : non seulement les ordres de grandeur sont mal compris, mais la localisation géographique d’un datacenter change radicalement l’équation.
Pour un datacenter européen alimenté en électricité décarbonée, et dont la technologie de refroidissement repose sur un circuit fermé, la consommation d’eau directement sur site représente moins de 0,1 % de l’impact hydrique total sur l’ensemble du cycle de vie.
Ainsi, le datacenter de Data4 à Marcoussis (Essonne) dont la puissance électrique cumulée est proche de 250 MW, génère une consommation annuelle en eau équivalente à seulement un quartier de 236 habitants.
L’essentiel se joue en amont L’essentiel se joue en amont, dans la fabrication des matériaux nécessaires à la construction et la production d’énergie, qui varie radicalement selon le mix électrique du pays.
En France, où le mix renouvelable repose sur l’hydroélectricité (48 %) et le photovoltaïque (12 %), ces deux filières concentrent 78 % de l’impact eau lié à la consommation électrique d’un datacenter : la fabrication de cellules en silicium est intensive en eau, et un barrage soustrait en permanence un volume significatif au cycle naturel de disponibilité. Résultat : 57 % de l’empreinte hydrique totale d’un datacenter est imputable à sa phase d’exploitation, non pas à son refroidissement, mais à son alimentation électrique.
Ce résultat est propre au contexte français. Ce qui est vrai ici ne l’est pas nécessairement ailleurs : l’impact hydrique d’un datacenter dépend étroitement de trois variables.
La première est le mix énergétique national. Un datacenter alimenté au gaz ou au charbon, encore dominant dans plusieurs pays d’Europe centrale, présente un profil hydrique différent : l’eau y est consommée massivement dans les centrales thermiques, pour la vapeur et le refroidissement des condenseurs. En France, pays nucléaire, la consommation indirecte se concentre dans les circuits des réacteurs, eux-mêmes très variables.
La deuxième variable est géographique. L’analyse du cycle de vie intègre un facteur de rareté locale. Deux datacenters à consommation électrique identique, dans deux pays différents, n’ont pas le même impact hydrique réel.
La troisième variable est la technologie de refroidissement, et toutes ne suivent pas la même logique. Les tours aéroréfrigérantes ou les systèmes adiabatiques consomment de l’eau sur site par évaporation. Le refroidissement sec en circuit fermé rompt avec cette logique : le peu d’eau utilisé sert à transporter le froid, l’eau circule en boucle fermée, sans prélèvement ni rejet dans l’environnement local.
Le free cooling, refroidissement à l’air extérieur sans apport d’eau, va plus loin encore : zéro consommation directe sur site, mais à condition que le climat le permette. La pertinence de chaque technologie de refroidissement est indissociable du contexte climatique et saisonnier.
LE WUE, un indicateur insuffisant L’industrie a construit son langage sur le WUE (Water Usage Effectiveness), qui mesure la consommation directe sur site. Cet indicateur est utile ; il est insuffisant. Un datacenter peut afficher un WUE exemplaire tout en étant implanté dans une zone en stress hydrique chronique, alimenté par un mix énergétique intensif en eau en amont.
La ressource en eau est sous tension croissante dans de nombreuses régions du monde. Les datacenters vont continuer à se développer, portés par la croissance de l’IA. La condition sine qua non d’une politique sectorielle efficace : regarder l’intégralité du cycle de vie et contextualiser les résultats selon la géographie, le climat et le mix énergétique de chaque territoire, pas seulement mesurer ce qui se passe à l’intérieur des murs.
Mesurer, c’est savoir où agir. Mais mesurer partiellement, c’est aussi risquer d’agir au mauvais endroit. L’industrie des datacenters dispose de la maturité et des outils pour faire mieux. Il est temps de les utiliser.
Par Linda Lescuyer, responsable RSE et innovation durable, Data4
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